Multiculturalisme, interculturalisme et immigration
Dernièrement, je suis tombée sur deux articles de Christian Rioux (1,2) qui observait qu’hommes et femmes d’État européens remettaient en question le multiculturalisme. Ainsi, le journaliste rapportait les dernières sorties de David Cameron, premier ministre britannique, d’Angela Markel, chancelière allemande et de Nicolas Sarkozy, président français. Les trois constataient ce qui était pour eux l’échec des politiques multiculturelles européennes.
Alors que l’Europe s’interroge, on peut se questionner sur le modèle de l’intégration qui s’opère chez nous. Ainsi, dans une lettre ouverte adressée au Devoir, Gérard Bouchard (oui, celui-là même!) ainsi que ses cosignataires (un sociologue, un politologue et un analyste qui a travaillé pendant la commission) réaffirmaient qu’on devait relancer le débat sur l’interculturalisme. (3) Parallèlement, la sortie de Le Remède imaginaire : pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec (4) a causé quelques réactions chez certains observateurs de la blogosphère (5, 6) et des médias imprimés (7, 8, 9, 10). Dans tous ces cas, il vaut donc la peine de se pencher sur la question.
Deux modèles à considérer
Le Canada a adopté sa politique du multiculturalisme en 1971 (11). Espérant se différencier du melting pot américain, il considère son multiculturalisme comme une forme de mosaïque. Quoi qu’énonce ces métaphores culinaire ou picturale, attardons-nous plutôt sur une définition officielle. Le gouvernement canadien décrit le multiculturalisme en deux temps. D’abord, le multiculturalisme est considéré comme un état de fait : la société est diversifiée, les citoyens provenant de divers groupes ethniques et linguistiques. Je crois qu’à ce sujet, on ne peut qu’agréer. Ensuite, le multiculturalisme est articulé autour d’une politique : le gouvernement fédéral se doit, en premier lieu, d’aider les groupes culturels à conserver, à affirmer leur identité et à participer à la vie démocratique; en deuxième lieu, d’aider les immigrants à apprendre une des deux langues officielles et en dernier lieu, de favoriser les échanges culturels entre les différents groupes. (12) Cette définition me pose problème ici, car dans son ambiguïté, on peut difficilement voir pourquoi certains s’opposeraient à cette politique. En fait, le concept qui la sous-tend suppose que tous les groupes ethniques sont à pied d’égalité. En pratique, cela peut conduire des pays à subventionner (ou du moins, à promouvoir) certains services à des communautés données. Par exemple, aux Pays-Bas, il existe des écoles, des hôpitaux et des universités islamiques. Mais cette éloge de la diversité se fait au détriment, selon les observateurs, d’une identité nationale. (2) À force de vouloir valoriser tous les groupes, on contribuerait à l’émergence de ghettos culturels. (13, 14) De là, on remet donc en question le sentiment d’appartenance et l’allégeance de tous ces groupes à une unité plus large, nationale.
C’est là qu’intervient la position québécoise face aux différents groupes ethnoculturels. Le Québec, contrairement au Canada, prône l’interculturalisme. Il se définit, selon Gérard Bouchard et Charles Taylor, comme étant une « politique ou [un] modèle préconisant des rapports harmonieux entre cultures, fondés sur l’échange intensif et axés sur un mode d’intégration qui ne cherche pas à abolir les différences, tout en favorisant la formation d’une identité commune ». (15) Pour résumer en d’autres termes, on y reconnaît donc une culture dominante, mais restant ouverte aux échanges interculturels, chaque communauté s’influençant l’une l’autre pour créer une culture commune.
Selon les mêmes auteurs, le multiculturalisme canadien ne convient pas à la réalité québécoise, parce que : « a) l’inquiétude par rapport à la langue n’est pas un facteur important au Canada anglais ; b) l’insécurité du minoritaire n’y est pas présente ; c) il n’existe plus de groupe ethnique majoritaire au Canada (les citoyens d’origine britannique y représentent 34 % de la population, alors que les citoyens d’origine canadienne-française forment au Québec une forte majorité d’environ 77%) ; d) il s’ensuit qu’au Canada anglais, on se préoccupe moins de la préservation d’une tradition culturelle fondatrice que de la cohésion nationale. » (16) L’interculturalisme est donc plus indiqué lorsqu’on veut préserver une identité et ses traditions nationales, un souci partagé par les Européens, en ce moment.
Concrètement, cette politique s’incarne, par exemple, par certaines mesures comme le Programme d’enseignement des langues d’origines (PELO). Ce dernier dispense des cours de langues d’origine dans les écoles (parfois, dans le cursus parascolaire), lorsque la densité d’une communauté linguistique le permet. En effet, chez les communautés linguistiques, il aurait été prouvé que la connaissance de sa langue maternelle améliore les compétences dans l’acquisition d’une langue seconde. De plus, les enfants dont on valorise ainsi la langue d’origine éprouverait un sentiment d’appartenance plus grand envers la culture scolaire d’accueil. Aussi, afin de favoriser les échanges interculturels, une proportion d’élèves de la culture d’accueil est aussi invitée à prendre part aux cours. De telles initiatives doivent être encouragées! Cela dit, malgré ses qualités, le programme n’est pas parfait et a été parfois critiqué, parfois remis en question (17, 18), comme toute mesure sociale, oserais-je dire.
Les performances canadiennes et québécoises en terme d’intégration
Jusqu’ici, donc, on peut être assez fier du modèle d’intégration québécois. Il semble être adapté à notre réalité de minorité linguistique et l’Europe aimerait recentrer ses politiques multiculturelles vers l’interculturalisme. Pourtant, lorsqu’on regarde de plus près les résultats de nos efforts, on est en droit de se questionner.
Ainsi, les chercheurs Dubreuil et Marois rapportent que le taux de chômage est plus grand chez les immigrants que chez les gens nés au Québec, qu’il augmente depuis les années 80 alors que les revenus des immigrants, eux, diminuent depuis la même année de référence et que les personnes immigrantes paient 61% des impôts par rapport aux gens nés ici. (10) Cela n’est guère mieux dans le reste du Canada, où on estimait que près de 78% des familles torontoises à faible revenus provenaient des minorités visibles. (19) On peut en conclure que malgré nos espérances, l’intégration québécoise ou canadienne ne réussit pas à rendre les immigrants – ou la société, par ricochet – plus prospères.
Il faut se demander si, socialement, on fait notre juste part pour aider les immigrants à s’intégrer. Dans notre province, alors que les quotas d’immigration augmentent, passant de 43 000 à 55 000 personnes par année (10), le Ministère québécois de l’immigration et Emploi Québec ont coupé dans le budget lié aux classes de francisation (20, 21). Puis, dans la seule région de Montréal, 10 des 21 centres locaux d’emploi ont fermé en 2008, ce qui doit certes avoir eu (je suppose) un impact sur l’aide en employabilité offerte aux immigrants. (22) Il faut aussi dire que d’autres programme de formation et d’insertion à l’emploi menacent de fermer leurs portes. (23) Dans les couloirs de l’établissement pour lequel je travaille, on chuchote aussi qu’Emploi Québec a cessé de référer les immigrants aux classe de francisation, ce qui fait drastiquement baisser les inscriptions aux classes. En effet, Emploi Québec payait les non-francophones pour qu’ils viennent étudier la langue de Molière – mais on nous dit alors que cela ne se fera plus. Je cherche toutefois une source fiable pour valider ce dernier point.
Bref, le rêve américain qu’on fait miroiter aux nouveaux arrivants, parfois même à coup de publicité (24), ne s’avère pas toujours vrai. Mais tout n’est pas noir non plus. Ainsi, au Québec, les enfants d’immigrants réussissent aussi bien à l’école que les enfants qui sont nés ici (25), voire légèrement mieux que les francophones (26). Ils feraient ainsi preuve de plus de résilience scolaire (26), une tendance qui se poursuit jusqu’à l’université (27). C’est qu’en général, les parents de ces jeunes valorisent et encouragent beaucoup leurs enfants dans leur parcours scolaire (26, 27).
De plus, il semblerait que le phénomène de ghettoïsation à l’américaine, où des quartiers entiers seraient habités par un groupe ethnique donné, ne soit pas vraiment présent au Canada. Certes, on reconnaît des quartiers multiethniques pauvres dans certaines grandes villes, mais la population reste diversifiée. (19)
Puis, il y aussi cette étude de la British Council et de Migration Policy Group, rapportée par la Presse canadienne, qui stipule que le Canada se situe en troisième place, derrière la Suède et le Portugal, dans ses mesures d’intégration des immigrants. L’étude comparant 31 pays, on peut croire que les efforts canadiens – et peut-être québécois – en intégration ne sont pas si vains. (28)
Valoriser l’immigration : un choix moral?
Le constat est donc mitigé : on pourrait affirmer que les immigrants venant au Québec – ou au Canada – semblent bien s’intégrer socialement mais beaucoup moins économiquement. Cependant, il apparaît que la société aussi, s’enrichirait davantage socialement (hypothèse toute personnelle, l’immigration favorisant l’ouverture à l’autre) qu’économiquement.
En effet, Dubreuil et Marois ont conclu que contrairement aux prémisses généralement acceptées, l’immigration n’apporterait pas plus de richesse dans le pays d’accueil, ne combattrait pas la dénatalité et ne répondrait pas nécessairement à la pénurie de travailleurs. À ce sujet, ils constatent que l’immigration n’augmente pas le PIB par habitant et a même un effet légèrement négatif sur les finances publiques. Ils notent qu’en 2030, en acceptant 60 000 immigrants par année, le Québec réussirait à retrancher seulement deux personnes âgées par tranche de 100 habitants, ce qui est négligeable. (10) Du reste, l’immigration n’arriverait pas à combler les départs à la retraite des baby boomers. En fait, selon les calculs actuels (que je ne reproduirai pas ici!), il faudrait 50 immigrants pour combler un seul emploi supplémentaire. (9)
Cela dit, je crois qu’on ne peut pas réduire l’apport de l’immigration à une simple équation économique et utilitariste. Pour moi, le pluralisme ethnolinguistique nous oblige à avoir un esprit ouvert sur la différence, éveillé à l’humanisme et réflexif sur ce qui compose nos valeurs et notre identité. Surtout que l’immigration, selon l’auteur Jeffrey Kaye (29), ne serait pas une conséquence des volontés individuelles ou étatiques mais bien économiques. Il affirme que les entreprises ont besoin de main-d’œuvre, au bon endroit et au bon moment et ce, sans égard pour les conséquences bonnes ou mauvaises que les migrations peuvent causer aux individus et aux sociétés. L’immigration proviendrait donc directement de la globalisation des marchés, où le savoir-faire humain, comme d’autres marchandises, peut s’exporter ou s’importer. (30) Dans cette perspective, l’immigration découlerait du capitalisme mondial et serait alors inéluctable. Ainsi, il est normal que les travailleurs soient attirés par les pays les plus puissants financièrement. Le rôle conjoint de l’État et des individus est surtout de s’assurer que le tout se fasse avec le plus de douceur possible.
Repenser l’identité nationale
Pour résumer, les migrations, encouragées par l’économie mondiale, sont là pour rester. Parallèlement, les politiques actuelles d’intégration de nos gouvernements ont des résultats partagés : nous ne vivons pas une aussi grande remise en question qu’en Europe mais nos nouveaux arrivants éprouvent aussi leur lot de difficultés.
De mon côté, je pense qu’un de nos problèmes réside dans le fait que nous appliquons encore peu, ou véritablement, l’interculturalisme. Dans mes interactions quotidiennes avec des membres des communautés culturelles, je n’ai pas l’impression qu’ils se sentent particulièrement Canadiens… et encore moins Québécois! Comme je l’ai aussi remarqué dans mes entrées précédentes, les natifs d’ici n’incluent pas vraiment les personnes venues d’ailleurs dans leurs productions médiatiques. C’est à croire que notre identité québécoise collective, pour l’instant, n’a pas réellement intégré les minorités ethnoculturelles comme faisant partie de sa réalité.
J’ai aussi noté, sur les blogues, notamment, d’autres inquiétudes face à l’immigration. Entre autres, Renart Léveillé écrit que les nouveaux arrivants adhèrent moins au projet de souveraineté d’une partie des Québécois et votent généralement en faveur du parti Libéral. (5) Ensuite, d’autres auteurs remarquent que les différences démographiques entre Montréal et les régions causeraient une «brisure » entre ces deux réalités (9) et que l’immigration à Montréal fragiliserait le français (8, 9). Quelques questions m’apparaissent plus légitimes, d’autres plus épineuses, mais je ne m’étendrai pas sur celles-ci. Il faudrait surtout en discuter plus longuement, collectivement, inclusivement. Et sur un ton bien différent de celui de la commission Bouchard-Taylor! Pour être en santé, une société a besoin de valoriser tous ses citoyens. Mais pour ce faire, ceux-ci doivent reconnaître le bien-fondé de ses institutions, ce qui passe nécessairement par une saine identité nationale.
RÉFÉRENCES et myriade de liens! ![]()
1 – http://www.ledevoir.com/international/europe/316247/royaume-uni-a-son-tour-david-cameron-condamne-le-multiculturalisme
2 – http://www.ledevoir.com/international/europe/317052/des-affaires-ben-laides
3 – http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/317874/apres-la-commission-bouchard-taylor-relancer-le-debat-sur-l-interculturalisme
4 - http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/remede-imaginaire-1868.html
5 – http://www.renartleveille.com/%C2%AB-le-que%CC%81bec-na-pas-besoin-dimmigration-%C2%BB
6 – http://www.josephfacal.org/une-bombe/
7 – http://www.24hmontreal.canoe.ca/24hmontreal/chroniques/mathieubockcote/archives/2011/03/20110302-082758.html
8 – http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/immigration-des-verites-qui-derangent/7906/
9 – http://www.cyberpresse.ca/place-publique/editorialistes/andre-pratte/201103/02/01-4375336-le-poison-imaginaire.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_BO40_editoriaux_199_accueil_POS1
10 – http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/317698/le-miracle-de-l-immigration-n-aura-pas-lieu
11 – http://www.mta.ca/faculty/arts/canadian_studies/francais/realites/multi/#politique
12- http://www2.parl.gc.ca/content/lop/researchpublications/936-f.htm#alemulticulturalisme
13 - http://en.wikipedia.org/wiki/Criticism_of_multiculturalism#Canada
14 – http://books.google.com/books?id=YAYY2uXGS5oC&printsec=frontcover&dq=Mondialisation,+citoyennet%C3%A9+et+multiculturalisme&source=bl&ots=sFxbaaz54w&sig=siYra3ogiWaYloQCiKNOFxfWhGE&hl=en&ei=l090Tf7wAYH2gAfS_KxS&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CBkQ6AEwAA#v=onepage&q&f=false
15 – http://www.radio-canada.ca/nouvelles/National/2008/05/23/008-Bouchard-Taylor_interculturali.shtml
16 – http://www.accommodements.qc.ca/documentation/rapports/rapport-final-abrege-fr.pdf
17 - http://remi.revues.org/398
18 – http://canada.metropolis.net/research-policy/litreviews/hel_rv/hel_rv06.html
19 – http://goliath.ecnext.com/coms2/gi_0199-5944769/Ghettos-in-Canada-s-cities.html
20 – http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/politique-quebecoise/201004/09/01-4269053-le-pq-denonce-labolition-des-classes-de-francisation.php
21 – http://www.ledevoir.com/politique/quebec/287467/francisation-des-immigrants-quebec-coupe-encore
22 – http://www.radioactif.com/nouvelles/nouvelle-quebec_solidaire_denonce_fermeture-42340-2
23 – http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/318281/lettre-ouverte-au-ministre-raymond-bachand-une-place-pour-les-immigrantes-dans-le-budget
24 – http://www.azcentral.com/arizonarepublic/news/articles/0503canada03.html
25 – http://www.mels.gouv.qc.ca/sections/viepedagogique/152/index.asp?page=dossierB_3
26 – http://www.journalmetro.com/carrieres/article/427387–les-immigrants-quebecois-et-les-etudes-un-exemple-de-resilience
27 – http://www.cyberpresse.ca/le-droit/actualites/actualites-nationales/201011/14/01-4342657-les-immigrants-de-meilleurs-eleves-universitaires.php
28 – http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/317819/en-bref-integration-des-immigrants-le-canada-s-ameliore
29 – http://ca.wiley.com/WileyCDA/WileyTitle/productCd-047042334X.html
30 – http://media.wiley.com/product_data/excerpt/4X/04704233/047042334X.pdf